Les Flamandes

©Patricia Mignone-les Flamandes

Une série de  3 + 2 tableaux.

La série des Flamandes associe la copie de portraits féminins de Primitifs flamands à des corps de filles d’aujourd’hui.

Réaliser les chantournés m’a permis de me rendre compte que j’aimais travailler la chair, la peau, les personnages.
Et puis, il y a eu une idée.

L’effet Kuleshov

Au départ il y a donc « l’effet Kuleshov », un principe lié au constat que nous sommes fondamentalement des êtres de récit.
De ce fait, il n’est pas nécessaire de s’entendre raconter une histoire pour qu’il y en ait une : la simple juxtaposition de deux images (deux éléments visuels) nous fait entrer dans la dimension narrative.

Non seulement cela : Kuleshov a montré qu’un même cliché associé à 3 images différentes se chargeait de connotations résultant de la 2eme image et qui conduisaient à l’équation 1+1 = 3

Cette démonstration indique combien l’attribution du sens est le fait du spectateur.
Cliquez sur cette phrase pour voir un document illustré relatif à l’effet Kuleshov.

D’innocents modèles

Comme pour les séries précédentes, j’ai photographié des modèles qui ont bien voulu poser pour moi.
Mes modèles ne sont pas professionnels.
Même Milady Renoir, qui entretient une certaine familiarité avec la scène,  est «vierge » devant moi.
Mes modèles sont innocents et comme perdus. Ils m’offrent leur innocence.
Ils me donnent rarement ce que je cherche et m’offrent autre chose qui augmente le défi et stimule mon imagination.

Parmi les anecdotes relatives à une séance de photos, je me rappelle Emma, la demoiselle en jupe et bottines de cuir noir.
Elle avait 14 ans et, bien que je lui aie clairement fait part du projet – à savoir qu’elle me prêtait son corps auquel j’ associerais une autre tête – Emma se pinçait les lèvres pour éviter de sourire.

©patricia mignone - Emma

Il est malaisé de prêter une émotion aux femmes figurant sur les portraits des Primitifs flamands.
La posture qu’a prise chacune des filles qui ont prêté leur corps pour l’ensemble injecte dans le visage une émotion qui ne s’y trouvait pas.

Et tout cela suggère du récit pour aujourd’hui.

Une histoire de voile

Le premier tableau (Stephanie) a partiellement été réalisé en public.
Les réactions m’ont permis de constater que la plupart des gens ignorent les Primitifs flamands, ce qui ne les empêche pas de comprendre :  ils  construisaient leur propre décodage en référence à la culture de masse. On y voyait donc des migrantes des pays balkaniques, des musulmanes, ce qui attribuait une dimension politique inattendue  au projet.

©Patricia Mignone - ZekiyeLe portrait de Zekyie
(à l’époque de cette photo, je n’avais pas tout  fait fini le tableau)

Les portraits des deux jeunes Turques voilées en ont résulté.
Aujourd’hui, après qu’en Occident la femme ait conquis de haute lutte le droit de se découvrir la tête, le voile est de retour.

Les visages des modèles de Robert Campin,  Petrus Christus et Roger Van der Weyden nous sont parvenus parce qu’elles appartenaient à des familles aisées.
Par contraste, prendre pour modèles deux jeunes migrantes devient un choix à connotation politique.
Zekyie et Nursen qui ont posé pour moi avaient 23 ans au moment de la photo. Zekyie participait à un atelier où j’étais formatrice. Toutes deux étaient vendeuses dans un snack turc à Charleroi.

J’ai travaillé ces tableaux en leur laissant un fond nu qui avait du sens pour moi : je privais ainsi le personnage d’indices contextuels qui auraient figé le sens.
Jadis, la symbolique de la vanité s’accompagnait d’objets qui revenaient de tableau en tableau : une montre, un sablier, un crâne, des mouches. Le fond blanc qui se salit fait partie de mes codes de la vanité.

Mais dans un moment où j’étais fragile,  j’ai cédé devant les commentaires de Jean-Pierre Poidevin et j’ai peint un fond uni sur 4 d’entre eux. Je le regrette. Je préférais l’énigme narrative du fond nu.

Patricia Mignone

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